Peine de mort pour les pyromanes : Tebboune brandit la mort pendant que la prison frappe les voix dissidentes
Alors que l’Algérie est endeuillée par des incendies meurtriers ayant fait au moins 120 morts, Abdelmadjid Tebboune a annoncé vouloir rétablir l’exécution de la peine de mort contre les personnes reconnues coupables d’incendies volontaires. Le président algérien a ordonné une modification du Code pénal avant le 15 septembre et affirmé qu’« il y aura exécution » une fois les recours épuisés.
Cette annonce intervient dans un pays qui n’a procédé à aucune exécution depuis 1993, même si la peine capitale demeure prévue par la législation algérienne.
Mais derrière cette déclaration spectaculaire se pose une autre question : quel est le rapport de l’État algérien à la liberté, à la justice et à la contestation ?
Depuis 2019, l’Algérie a connu une répression massive contre les militants du Hirak, les journalistes, les défenseurs des droits humains, les opposants politiques et de simples citoyens poursuivis pour leurs publications sur les réseaux sociaux.
À son arrivée au pouvoir en décembre 2019, Tebboune avait pourtant promis le dialogue et affirmé vouloir consolider la démocratie, l’État de droit et le respect des droits humains. Dans les faits, les arrestations et les poursuites contre les voix critiques se sont poursuivies.
Des centaines de détenus pour avoir parlé
Dès les premières semaines de la présidence Tebboune, des dizaines de militants du Hirak étaient encore derrière les barreaux. En janvier 2020, après la libération d’environ 70 détenus, le Comité national pour la libération des détenus estimait qu’environ 80 protestataires restaient emprisonnés. Les arrestations ont rapidement repris.
Deux ans plus tard, le phénomène avait pris une autre dimension.
Selon le Comité national pour la libération des détenus, au moins 280 personnes étaient alors emprisonnées pour avoir exprimé pacifiquement leurs opinions. La Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme évaluait de son côté le nombre de personnes détenues à environ 330 en février 2022.
Un décompte publié en 2022 recensait par ailleurs 1 004 placements en détention provisoire depuis 2019 dans le cadre de cette répression. Ce chiffre ne signifie pas que 1 004 personnes étaient simultanément prisonnières, mais il illustre l’ampleur de l’utilisation de la détention provisoire contre les personnes poursuivies.
Et la répression ne s’est pas arrêtée avec le Hirak.
La prison pour un post Facebook, un article ou une chanson
Les réseaux sociaux sont devenus l’un des principaux terrains de la répression.
En 2025, Amnesty International rapportait qu’en seulement cinq mois, au moins 23 militants et journalistes avaient été arrêtés et condamnés, notamment pour avoir soutenu le mouvement en ligne « Manich Radi ». Plusieurs avaient été condamnés à des peines allant de 18 mois à cinq ans de prison pour leurs publications et leur militantisme pacifique.
La même année, Mohamed Tadjadit, figure du Hirak et poète, a été condamné à cinq ans de prison dans le cadre d’une procédure accélérée, notamment en raison de publications et de communications en ligne critiquant la situation politique et socio-économique du pays.
La presse n’est pas épargnée.
En mai 2026, Amnesty International dénonçait encore la détention arbitraire de journalistes en Algérie et affirmait que, depuis novembre 2025, sept journalistes et professionnels des médias avaient été arbitrairement détenus, poursuivis ou condamnés pour leur travail ou pour avoir exprimé leurs opinions.
Human Rights Watch décrit également, dans son rapport 2026, une poursuite de la criminalisation de l’expression pacifique et de l’activisme, avec des sanctions sévères contre les critiques du gouvernement, notamment sur Internet.
Une justice à deux vitesses ?
C’est là que la déclaration de Tebboune sur la peine capitale prend une dimension politique.
Pour les pyromanes, le président réclame la mort. Pour les critiques du pouvoir, l’appareil judiciaire a déjà largement utilisé la prison.
Cette comparaison ne signifie évidemment pas que les deux situations judiciaires sont juridiquement identiques. Un incendie volontaire ayant causé des morts est un crime extrêmement grave. Mais elle pose une question fondamentale : quelle place l’État algérien accorde-t-il au droit à la vie, à la liberté d’expression et au droit de contester pacifiquement le pouvoir ?
Pendant que le chef de l’État promet des exécutions pour les incendiaires, des journalistes continuent d’être poursuivis pour leurs articles, des militants pour leurs publications et des citoyens pour leurs prises de position.
En 2025, Amnesty dénonçait encore l’utilisation de lois formulées de manière vague et de dispositions antiterroristes contre des dissidents et des personnes critiquant pacifiquement les autorités.
La question que le pouvoir ne veut pas entendre
L’Algérie ne manque pas seulement de réponses judiciaires aux incendies.
Elle manque aussi de garanties pour ceux qui parlent, enquêtent, dénoncent et contestent.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir si l’État doit punir sévèrement les responsables des incendies.
Elle est de savoir pourquoi, depuis 2019, tant d’Algériens ont pu être privés de liberté pour avoir exercé pacifiquement leur droit à la parole.
Un État qui veut restaurer la peine de mort devrait aussi être capable de garantir que sa justice reste indépendante, que les procès soient équitables et que personne ne soit emprisonné simplement pour avoir critiqué le pouvoir.
Car une démocratie ne se mesure pas à la sévérité de ses condamnations.
Elle se mesure à la liberté qu’elle laisse à ceux qui osent dire non.
Et sur ce terrain, les organisations internationales continuent de documenter une répression persistante en Algérie.


